Les 10 qui bloquent la Tunisie (n°10) : Béji Caid Essebssi, on le voulait fédérateur, il s’est voulu leader

 On le voulait fédérateur et sauveur, il s’est voulu leader et même guide suprême aspirant sans en avoir l’air, à se faire passer pour le père de la nation. Se présentant en tant que digne héritier de l’ère  bourguibienne, qui ne lui avait pourtant pas accordé autant d’honneurs qu’il estime en mériter. Dans son désir de coller à l’image du défunt Président il est allé jusqu’à porter des lunettes Christian Dior ressemblant étonnement à celles de Borguiba  lors de son tout récent passage à Ksar Hellal pour la  commémoration de la naissance du néo-destour le 2 mars dernier. Béji Caïd Essebssi n’hésite pas aujourd’hui à déclarer sa flamme pour la présidence. Être Président de la Tunisie, serait-ce l’être de BCE et sa quête suprême ? Ou est-ce le sens du sacrifice pour son pays qui l’y pousserait ?

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Béji Caïd Essebssi, a été désigné par Fouad Mbazaa au mois de février 2011, Premier ministre de la Tunisie. Les Tunisiens l’avaient alors perçu comme un véritable saint-bernard qui pouvait sauver un pays en pleine tourmente et dépourvu d’une véritable alternative politique forte et convaincante. Si la grande réalisation de Béji  Caïd Essebssi et de son gouvernement a été celle de l’organisation des élections « libres et transparentes » qui ont mené à la victoire des Islamistes le 23 octobre 2012, son plus grand échec aurait été de ne pas avoir su négocier la transition démocratique de la Tunisie sur des bases solides avec les composantes politiques et celles de la société civile.

Les élections, considérées comme le projet le plus important du gouvernement Essebssi et employées à maintes reprises par les fans de l’ancien Premier ministre et ses compagnons d’armes du parti Nida Tounes, comme argument de taille pour faire du marketing politique et plaider pour le génie politique de BCE,  ne sont pas aussi parfaites qu’on a bien voulu le faire croire.  Aux dires mêmes de Kamel Jendoubi, président de l’ISIE,  la Tunisie a pris suffisamment de distance pour revisiter ce qui s’est passé, resituer les éléments actuels et voir les failles du processus électoral. Une reconnaissance illicite des carences et des défaillances du processus électoral ainsi que des manipulations qui avaient entaché les dernières élections législatives ? En fait, plus que le processus électoral, la loi électorale, elle-même, bénite par Iadh Ben Achour et approuvé par la Haute instance pour la réalisation des Objectifs de la Révolution, était réellement équivoque…Et c’était sous le règne Essebssi.

Il avait lui-même plaidé la cause des Islamistes « modérés » à l’international et affirmé à l’échelle nationale que la Nahdha était incontournable comme s’il s’agissait d’une fatalité. La Nahdha a gagné les élections mais n’a apparemment pas respecté des promesses faites  à Béji Caïd Essebssi y compris celle de garder le gouvernement en place et de le plébisciter en tant que Président de la République. Ce qu’il réfute lui-même déclarant  toutefois qu’il avait été leurré et qu’il s’était trompé sur le compte du mouvement Nahdha et ses dirigeants.

Après son départ du pouvoir, nombreux ont été les désaccords de BCE avec le président du parti islamiste. Ils ont été perçus par nombre de connaisseurs comme des mises en scènes entre adversaires politiques qui savent négocier chacun en fonction des enjeux, des intérêts et de leurs ambitions et projets respectifs et qui militent surtout en faveur de la bipolarisation du paysage politique de la Tunisie.

BCE qui aurait réussi une relève assez difficile après le départ de Mohamed Ghannouchi au plus fort du soulèvement populaire, d’une situation explosive en Tunisie et de la Kasbah II a pourtant failli sur certains points. Il aurait péché par une passivité révoltante de la part d’un vieux loup de la politique face aux manigances qui se tramaient à la Kasbah II. Une Kasbah orchestrée par des acteurs autant nationaux qu’internationaux pour faire tomber l’ancien régime et préparer une constituante à majorité islamiste. Pourquoi BCE n’a pas flairé le piège ? Son sens aigu de l’humour, sa forte personnalité, une connaissance parfaite de la société tunisienne lui avaient pourtant permis de maitriser les troubles sociaux et les revendications populaires. Mais le pouvoir, cet aphrodisiaque unique, lui a très vite fait tourner sa tête pourtant d’habitude froide… Il n’a pas fait usage de sa force de persuasion et de son ascendant sur un peuple déboussolé et en mal d’un leader ou d’un père pour calmer les ardeurs vengeresses des personnalités politiques vindicatives et haineuses qui visaient la destruction totale de l’Etat et des Institutions. Il est allé jusqu’à fermer les yeux sur l’instauration d’une triste tradition en Tunisie, celle des listes noires condamnant à l’aveugle autant les anciens hauts commis de l’Etat, ministres, journalistes que les opérateurs privés suivant une légitimité révolutionnaire justifiée par une révolution qui n’en est pas vraiment une… Qui a été l’instigateur de ces listes et quelle relation entretiendrait-il avec l’establishment politique de l’époque y compris BCE ? La question mériterait d’être posée.

Béji Caïd Essebssi a aujourd’hui 86 ans, a-t-il le droit d’hypothéquer l’avenir et le destin de la Tunisie en se présentant en tant que seul leader politique capable de sauver la mise ou doit-il se placer au dessus des partis politiques et des ambitions aveugles pour assurer le rôle du  guide s’inspirant ainsi du mahatma Gandhi?

C’est la question brûlante que se posent aujourd’hui tous les Tunisiens. Pourquoi ne recommanderait-il pas lui-même des personnalités en lesquelles il aurait confiance et qui pourraient mener le pays à bon port ? Pourquoi maintient-il le silence quant à son favori pour les prochaines élections ? Plus encore, pourquoi à ce jour, nous ne savons pas qui fait quoi à Nida Tounes et pourquoi BCE maintiendrait-il autant d’ambigüité sur la gestion de son parti et sur ses futurs desseins pour le pays ? Il a tout récemment affirmé « le temps est venu pour que les vrais partisans de la liberté, de la démocratie, de la modernité, et de la modération ; ceux qui ont peur pour le pays, et qui souhaitent sauver la Tunisie, se rassemblent dans un front unique à même de préserver le pays des dangers qui le guettent ». Aujourd’hui, nous avons l’Union pour la Tunisie. Est-ce l’alternative ? Comment ? Et suivant quels mécanismes ? Ou BCE serait-il le seul à pouvoir être le sauveteur ?

Parce qu’à ce jour, les Tunisiens n’identifient aucune alternative et ne voient pas encore le bout du tunnel.

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