Une récente étude de terrain menée par le département des études et de la documentation de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) a révélé que la grande majorité des travailleurs des plateformes numériques en Tunisie exercent leur activité dans des conditions précaires, et en dehors de tout cadre juridique ou social susceptible de les protéger, ce qui les expose à l’exploitation, aux violations de leurs droits et aux incidents, et expose les clients à leur tour à de multiples risques en l’absence d’une réglementation claire du secteur.
L’étude, dont les résultats ont été présentés lors d’un colloque sur les « travailleurs des plateformes numériques » organisé ce lundi par le département des études et de la documentation au siège de l’UGTT, a montré que le secteur des plateformes numériques est confronté à des défis sociaux, économiques et sécuritaires qui nécessitent une intervention urgente afin de mettre en place un cadre juridique régissant son activité et protégeant les différentes parties concernées.
Le responsable de l’élaboration de l’étude, l’expert en sécurité sociale Hedi Dahman, a souligné que cette enquête constitue la première étude de terrain nationale sur la réalité des travailleurs des plateformes numériques en Tunisie. Elle s’est appuyée sur un questionnaire auquel ont répondu 121 travailleurs issus de différentes catégories d’actifs sur les plateformes numériques, parmi lesquels des chauffeurs-livreurs, des motocyclistes, des travailleurs du transport de passagers via des applications, des livreurs de marchandises et de biens, ainsi que des prestataires de services d’aide et de soins à domicile.
Il a précisé que l’étude a mis en évidence les conditions juridiques, sociales et professionnelles « extrêmement précaires », soulignant que cette catégorie fait partie de l’économie informelle, voire qu’elle constitue, selon ses propres termes, « une économie parallèle au sein de l’économie parallèle », en l’absence de tout cadre juridique ou de toute structure représentant ses intérêts.
Il a ajouté que l’objectif principal de l’étude consiste à rechercher des mécanismes permettant de réguler la situation de cette catégorie et de lui donner accès à des structures professionnelles, des associations ou des syndicats défendant ses droits, ainsi qu’à garantir un minimum de droits fondamentaux, au premier rang desquels la couverture sociale et l’assurance.
L’étude a révélé qu’environ 98 % des travailleurs des plateformes numériques ne bénéficient d’aucune couverture sociale ni d’aucune assurance pour les moyens de transport qu’ils utilisent, alors qu’ils sont quotidiennement exposés à des accidents de la route et à divers risques professionnels, sans compter les risques liés à la maladie, à la violence, au harcèlement et au chantage, ainsi que la possibilité qu’ils soient privés de leur salaire ou licenciés de manière arbitraire sans avoir le droit de contester cette décision ni de se défendre.
Dahman a souligné que certains employés peuvent se retrouver, à leur insu, à transporter des marchandises interdites, dans la mesure où ils ne sont pas légalement autorisés à ouvrir les colis qu’ils sont chargés de livrer, ce qui peut les exposer à des problèmes juridiques.
Il a précisé qu’environ 90 % des personnes interrogées n’avaient pas dépassé le niveau de l’enseignement primaire ou des premières années du secondaire, tandis que les hommes représentent environ 85 % de l’ensemble des travailleurs, âgés de 28 à 65 ans, contrairement à l’idée reçue selon laquelle cette activité se limiterait aux jeunes ou constituerait un travail occasionnel.
Il a souligné que la plupart d’entre eux travaillent à titre permanent et pendant de longues heures, sans contrats de travail clairs, qu’ils ignorent souvent l’identité de leur véritable employeur et qu’ils restent exposés au risque de licenciement à la moindre erreur, sans avoir la possibilité de se défendre ou de faire appel.
Dahman a estimé à environ 60 000 le nombre de personnes travaillant dans ce secteur en Tunisie, estimant que le travail via les plateformes numériques connaît une expansion continue, ce qui nécessite la mise en place urgente de politiques publiques pour le réglementer.
D’autre part, Dahman a souligné que l’absence de cadre juridique pour ce secteur ne menace pas seulement les travailleurs, mais peut également constituer un danger pour la société, étant donné que certains travailleurs se rendent au domicile des clients pour fournir divers services en l’absence d’un système de contrôle clair, sans compter les risques liés à la protection des données personnelles des clients, ce qui confère à cette question des dimensions sociales, économiques et sécuritaires.
Il a indiqué que les travailleurs des plateformes numériques sont exposés à une précarité et à une marginalisation extrêmes, appelant à la création d’une base de données nationale dédiée à cette catégorie, et à l’adoption d’une législation leur garantissant le droit à la sécurité sociale et à l’assurance contre les accidents du travail et de la circulation, tout en assurant la protection des données personnelles des travailleurs et des clients, afin de limiter les abus et de préserver les droits de toutes les parties.




