Frederico Mayor : L’ONU, parlement du monde

federicomayor-interview-tunisieFrederico Mayor se lance dans une croisade pour faire adopter, par l’ONU, une charte universelle de la démocratie. Ce sera un “acte fondateur“ vers un nouvel ordre mondial où l’ONU deviendrait le Parlement du monde. Une tentative de la dernière chance, pour instaurer la démocratie dans le monde?

WMC: De la médecine vous avez bifurqué vers la politique. Voilà deux parcours de vie qui sont éloignés l’un de l’autre. Y a-t-il une logique à votre trajectoire personnelle?

Frederico Mayor: Docteur en biologie moléculaire, j’ai exercé mon métier de médecin pendant de nombreuses années. Et je me consacrais à soigner, chez les fœtus, les maladies irréversibles avant la naissance.

Pour faire court, je dirais que j’appliquais la science pour éviter la souffrance humaine. C’est ce qui a été à l’origine de mon engagement politique, plus tard.

C’est, à l’évidence un bon usage de la science. Après avoir travaillé à soulager les individus, vous cherchez à soulager les peuples?

Exactement! C’est pour moi une extension logique. Mon engagement politique est en phase avec la philosophie de mon métier de base. C’est, je dirais, un choix de conscience car il ne vous échappe pas que “science sans conscience n’est que ruine de l’âme“, et j’ajouterais, pour ma part, de la civilisation et de l’humanité.

Vous êtes l’initiateur de la “Déclaration universelle de la démocratie“ et vous faites une campagne mondiale en vue de son adoption par l’ONU. Quelle est la portée de votre escale à Tunis?

La Tunisie a initié une dynamique formidable. C’est tout de même épatant que des jeunes, hommes et femmes, grâce à Internet, aient décidé -et ça c’est historique- de dire assez! C’est extraordinaire que le peuple ait pu s’exprimer et dire son refus de soumission, tout haut, tout net, sans retour et sans appel, avec détermination et en payant le prix du sang.

J’ai été, personnellement, émerveillé par ce qui est arrivé en Tunisie et qui avait culminé un certain 14 janvier 2011. J’ai écrit un livre que j’ai intitulé “Délit de silence“. La Tunisie a démontré que quel que soit le degré d’oppression, le peuple finit par arracher son droit à la parole. Par conséquent, rester silencieux est un crime.

Venir en Tunisie est pour moi une façon de m’imprégner de cet élan qui a été à l’origine du Printemps arabe. Ici, il y a eu un résultat magnifique, les uns et les autres ont été capables, avec célérité et avec des concessions mutuelles, à se donner une Constitution et à avoir un cadre de vie pour l’avenir.

Tout d’un coup, la Tunisie devient un point de repère pour le monde entier. On répète à l’infini “Vous voyez en Tunisie, ils ont réussi“. Je pense que nous pouvons transposer cette dynamique de transition à l’échelle mondiale. L’ordre mondial actuel comporte des injustices insupportables, il est temps qu’on en change. On ne peut vivre tranquillement tout en sachant que des milliers d’enfants vont mourir de malnutrition chaque jour. Il faut affranchir l’humanité de la dictature de l’injustice.

Vous suggérez dans le même temps une ONU pour l’éducation et une ONU sociale?

En réalité, je milite pour avoir une ONU générale. Il s’est passé quelque chose de regrettable ces derniers temps, l’ordre néolibéral a détrôné un système démocratique qui est celui onusien pour installer une ploutocratie avec le G7.

L’ONU doit revenir à sa place centrale et peut-être devenir le principal édifice institutionnel du monde. Je me dis que l’ONU doit être la matrice démocratique de la planète.

C’est pour s’opposer à sa marginalisation que vous appelez à une refondation de l’ONU?

Juste.

Dans le même ordre d’idées, l’OTAN doit-elle continuer d’exister?

Je pense qu’une telle institution n’a plus de raison d’être. Elle a été créée en riposte au “Pacte de Varsovie’’, qui scelle la coalition militaire des pays de l’Est. Les deux structures ont imposé la Guerre froide au reste du monde, et ce climat prolongé d’ordre de la terreur. Or, le Pacte de Varsovie s’est dissous et n’existe plus. De facto, l’OTAN doit être dissoute.

Que signifie à l’heure actuelle un Traité de l’Atlantique Nord? Quid de l’Atlantique Sud? Et, pourquoi pas un Traité du pacifique?

A présent, l’Europe doit prendre ses responsabilités et se doter d’un système de sécurité global, pas seulement une armée, mais un dispositif complet. Malheureusement, les choses en Europe n’ont pas été faites avec méthode. On a commencé par l’union monétaire avant de faire l’union politique, c’est-à-dire qu’on a commencé la maison par le toit. On doit corriger le processus.

Dans votre combat pour une Déclaration universelle de la démocratie, il y a une euphorie à la Miquel De Cervantès?

J’aime beaucoup De Cervantès mais rassurez-vous, je ne fais pas comme Don Quichotte, je ne me bats pas contre des moulins à vent. Mon combat consiste à secouer les peuples et à les éloigner des moulins de la passivité et de la soumission.

Je combats aussi la déstructuration du système onusien. Il faut bien garder à l’esprit que ce sont ceux qui provoquent l’inattendu qui gagnent! Prenons le cas de Nelson Mandela. Bien malin qui pouvait croire, au moment où il s’était lancé dans la bataille, qu’un jour il viendrait à bout de l’apartheid. Pareil pour Gorbatchev et la Glasnot qui a fini par démembrer l’empire soviétique.

On peut changer les choses quand on a la capacité de les changer. Mais le changement n’est jamais complet car le changement n’est pas une destination mais c’est le chemin.

Un écrivain sud-américain a écrit un jour que lorsqu’on sert une utopie on n’arrive jamais à l’atteindre, mais entre temps, on aura avancé.

Que diriez-vous aux Tunisiens?

Je leur fais part de toute mon amitié, je leur dis «Avancez! Gardez cette sérénité et cette capacité de dialogue».

Propos recueillis par Ali Abdessalam, pour WMC

*Ancien SG de l’UNESCO, Citoyen du monde et grand ami de la Tunisie.