Des analystes hâtifs se bousculent, ces jours-ci, dans les médias pour vanter les mérites de Rached Ghannouchi, leader du parti Ennahdha et lui attribuer un rôle déterminant dans les succès remportés par la Tunisie en cette période de transition, particulièrement en ce qui concerne la participation au Dialogue national, l’adoption d’une Constitution, la formation d’un gouvernement de technocrates, le vote d’une loi électorale…
Les thurifères de Ghannouchi
Dans sa première interview après son auto-éviction du palais de Carthage, le porteur d’encensoir de Moncef Marzouki, pendant deux ans, le ministre conseiller démissionnaire, Aziz Krichene, apparemment à la recherche d’un nouveau parrain, n’a pas tari d’éloges à l’endroit du leader nahdhaoui.
Il a mis en relief «le rôle positif et historique joué par le président d’Ennahdha pour sauver le pays d’une guerre civile certaine et du scénario de la confrontation sanglante concocté par quelques extrémistes d’Ennahdha et les dirigeants du CPR». «Dans cette crise, a-t-il-dit, Rached Ghannouchi a usé de tout son poids pour convaincre Ennahdha d’éviter la confrontation et a agi en homme responsable».
D’autres observateurs ont cru, à leur tour, à une spectaculaire évolution positive du leader nahdhaoui après ses prises de position fermes sur trois dossiers: le rejet de l’article 167 du projet de loi électorale interdisant aux ex-RCDistes de se porter candidats aux prochaines élections, le pèlerinage d’El Ghriba et de l’entrée des israéliens en Tunisie et la reconnaissance, dans une interview sur la chaîne Ettounsia, de Bourguiba en tant que fondateur de la première République tunisienne.
Question de rapport de force
Et pourtant, à y regarder de près, Rached El Ghannouchi n’a pas changé d’un iota. Il a certes beaucoup appris de Bourguiba, le pragmatisme et la politique des étapes, mais il demeure un salafiste notoire, et ce pour trois raisons simples.
Il n’a accepté l’ensemble de ces compromis que pour échapper au scénario qu’ont connu ses aînés, les fréristes égyptiens qui auront au moins un demi-siècle pour se restructurer et revivre «un autre printemps arabe».
Il n’a daigné faire des concessions que parce que les institutions de l’Etat tunisien (armée, police, médias, intelligentsia, patronat, syndicats…) ne lui étaient pas acquises, comme il l’a toujours dit du reste. Est-il nécessaire de rappeler, à cette fin, la fameuse vidéo, diffusée au mois d’avril 2012 et dans laquelle le gourou exhorte des salafistes à infiltrer les institutions précitées qui lui échappaient, selon lui.
Il n’a consenti tant d’arrangements avec l’opposition que sous la pression déterminante des puissances, notamment les Etats-Unis, et leur partenaire chargé des sales besognes, en l’occurrence le Qatar. Les Américains ont décidé d’abandonner les Nahdhaouis depuis l’assaut meurtrier mené par des salafistes djihadistes encadrés par des dirigeants nahdhaouis contre le siège de leur ambassade à Tunis. Les Etats-Unis, qui avaient utilisé Ennahdha pour expérimenter un “Islam politique modéré“, ont été très déçus par le rendement de ces apprentis sorciers et ont décidé, depuis, de les lâcher.
Moralité : les décisions prises par Rached Ghannouchi n’étaient pas les siennes. Elles lui ont été dictées, voire imposées. Néanmoins, il faut reconnaître le mérite d’avoir beaucoup appris en encaissant les coups et en évitant à ses troupes une nouvelle traversée du désert.
Impératif de séparer l’Etat de la religion
Quant à nous, nous sommes persuadés que les concessions faites par Rached Ghannouchi sont d’ordre tactique et non stratégiques. Nous sommes d’autant plus convaincus que, dans un document interne d’Ennahdha concernant la stratégie à suivre lors des prochaines élections, ce parti parie, une fois de plus, sur le vote identitaire, voire sur «l’identité islamique du mouvement» et sur l’exploitation, à cet effet, des mosquées.
C’est pourquoi, nous pensons que toute évolution effective du gourou -bien du gourou- sera perceptible à travers son courage de se prononcer sans ambages pour la séparation de l’Etat de la religion et de sa capacité de faire migrer son mouvement d’un parti religieux -ayant des extensions internationales et cherchant par tous les moyens à reconstituer un «État conforme à la chariaâ»- vers un parti civil nationaliste.
C’est aussi l’approche du Front populaire et du poète syrien Adonis. Ce dernier estime dans son récent recueil d’articles politiques «Printemps arabes. Religion et révolution» que «dans ce qu’on appelle les “révolutions arabes“, il manque l’essentiel: la rupture avec l’islam institutionnalisé», et d’ajouter: «Tant que la rupture ne sera pas établie entre la religion et l’Etat, il n’y aura pas de société arabe libre».
A méditer




