Il est des dates que le temps ne saurait effacer. Elles demeurent gravées dans la mémoire des peuples comme des braises que nul vent n’éteint. Le 9 avril 1938 est de celles-là.
Ce jour-là, la Tunisie ne fut plus seulement une terre soumise ; elle devint une voix ardente et irrépressible, qui jaillit des entrailles des villes et des villages. Une voix portée par des hommes et des femmes, dans les veines desquels battait une même fièvre brûlante : celle de la liberté. Ce jour-là, dans le cœur des Tunisiens, le sang se fit clameur : un cri puissant réclamant la liberté et exigeant la délivrance des fers de la domination coloniale.
Le 9 avril 1938 ne fut pas un simple sursaut. Ce fut une rencontre : celle des élites éclairées du mouvement national et de l’élan spontané des foules. Une communion rare, presque sacrée, où la pensée et l’instinct, la parole et le cri, s’unirent pour réclamer une seule exigence, claire et irrévocable : une Tunisie gouvernée par elle-même, dotée de son propre parlement, maîtresse de son destin.
Et dans ce tumulte naissant, une nouveauté bouleversa l’ordre établi : les femmes tunisiennes, longtemps reléguées au silence, prirent part à leur tour à la marche de l’histoire.
Les historiens de la Tunisie contemporaine s’accordent à voir dans les années trente un tournant décisif : celui d’une mutation profonde de la lutte nationale, marquée par une audace nouvelle dans la revendication de droits essentiels. Les pionniers du mouvement national surent alors tirer parti des mutations politiques en France pour élever la voix et intensifier la contestation.
Car la Tunisie, en ces années-là, se transformait en profondeur. Sous l’apparente stabilité de l’ordre colonial, les tensions s’accumulaient. La crise économique creusait les inégalités, étendait la pauvreté et jetait sur les routes des hommes privés de travail et d’espérance. Tandis que les autorités du protectorat s’employaient à secourir les colons frappés par la tourmente mondiale, le peuple tunisien, lui, était abandonné à lui-même, livré à la précarité et à l’oubli.
Le 9 avril 1938 : naissance d’un élan vers la liberté
Evoquant ce contexte, l’universitaire et chercheuse en histoire contemporaine, Souad Ben Saad, souligne que les années trente constituèrent une période charnière, marquée par de profondes mutations sociales et politiques qui précipitèrent les évènements du 9 avril 1938. La dégradation des conditions de vie, nourrie par des crises économiques à la fois structurelles et conjoncturelles, engendra l’extension de la pauvreté, la montée du chômage et l’exacerbation des fractures sociales.
Dans le même temps, ajoute-t-elle, les autorités du protectorat concentraient leurs efforts sur le soutien aux colons frappés par la crise économique mondiale, abandonnant la population tunisienne à son sort. Les institutions de solidarité populaire, les “tkiyas”, héritées d’une tradition d’entraide ottomane, ne suffisaient plus à contenir l’ampleur de la détresse des Tunisiens.
Pourtant au cœur de cette adversité, une effervescence nouvelle prenait forme.
Dans les cercles intellectuels, les journaux et les cafés où s’élaboraient des idées, une conscience collective s’éveillait. Les mots devenaient des armes, les idées des étendards.
La presse tunisienne d’expression française, notamment L’Action tunisienne, se faisait l’écho des aspirations profondes du peuple, défendant ses intérêts, son identité et sa dignité.
Depuis la fin des années vingt, déjà, la Tunisie connaissait une renaissance intellectuelle, portée par des figures majeures telles que Tahar Haddad, Abou El Kacem Chebbi et Ali Douagi. Ces esprits libres appelaient à la justice sociale, à la dignité de la classe laborieuse et l’émancipation de la femme, jetant les bases d’une société plus juste.
Peu à peu, ces voix se rejoignirent, formant un souffle commun. Cette effervescence culturelle renforça l’unité du peuple tunisien dans la défense de son identité, tandis que la politique coloniale attisait les tensions nationales et religieuses. Les célébrations du cinquantenaire du protectorat, tout comme l’organisation du Congrès eucharistique de 1930, symbole d’un ancrage chrétien colonial en Afrique du Nord, ravivèrent les blessures et nourrirent l’indignation.
Alors l’inévitable advint. L’étincelle de la contestation s’embrasa, gagna les cœurs et atteignit son paroxysme en ce jour inoubliable : le 9 avril 1938.
Ali Belhouane : le leader de la jeunesse
Revenant sur les événements du 9 avril 1938, Ben Saad explique qu’à la suite d’un discours enflammé prononcé, le 8 avril, par Ali Belhouane, surnommé “le leader de la jeunesse”, dans lequel il a réclamé la création d’un parlement tunisien et la libération du joug colonial, les autorités coloniales françaises l’ont convoqué le 9 avril pour comparaître devant le juge d’instruction pour incitation contre le gouvernement français, avant de l’arrêter le même jour.
Elle a ajouté que son arrestation et son emprisonnement ont suscité une large colère populaire. Les habitants se sont rassemblés devant le Palais de justice, venant des quartiers de la vieille ville.
D’imposantes manifestations conduites par des femmes, des hommes et des jeunes ont eu lieu dans l’après-midi du 9 avril. Les autorités coloniales ont ouvert le feu sur les protestataires afin de les disperser et d’étouffer dans l’oeuf cet élan révolutionnaire populaire.
La répression sanglante des forces de l’occupation a fait 22 morts et 150 blessés. Un vaste coup de filet a visé les militants du mouvement national dans tout le pays.
Parmi les mesures prises par les autorités françaises, la dissolution du Néo-Destour et la suspension de ses organes de presse. Les dirigeant du parti ont été arrêtés et des centaines de militants ont été traduits devant les tribunaux militaires pour complot contre la sûreté de l’État.
Les événements du 9 avril ont, ainsi, constitué un tournant décisif dans la lutte du mouvement national contre la colonisation française.
D’un mouvement d’élite à un mouvement de masse: l’histoire d’un combat
Selon Ben Saad, les années 1930 ont été marquées par un changement notable dans la méthode d’agir du mouvement de libération nationale qui revêtait, au début, un caractère élitiste avant de s’ouvrir sur la masse.
De nouvelles formes de lutte ont été adoptées, telles que les manifestations et les grèves, avec des revendications plus tranchantes, évoluant des réformes à l’autonomie dans le cadre du protectorat.
Elle a ajouté que cette période a vu émerger plusieurs figures politiques ayant contribué à structurer le mouvement national, notamment Mahmoud Materi, Tahar Sfar et Bahri Guiga.
Le mouvement populaire a joué un rôle déterminant dans les événements du 9 avril 1938. Les grandes manifestations qui ont eu lieu ce jour là, ont consacré une communion entre le peuple et le mouvement national. Des slogans politiques audacieux comme le droit à un parlement tunisien et à un Etat souverain ont été scandés pour la première fois, traduisant l’évolution de la prise de conscience politique des Tunisiens.
Concernant l’absence de Habib Bourguiba des manifestations, l’universitaire a indiqué que les récits académiques divergent à ce sujet, ajoutant que l’écriture de l’histoire du mouvement national a été influencée par le conflit qui avait alors éclaté entre yousséfistes et bourguibistes.
La conscience tunisienne : l’arme secrète de l’indépendance
De son côté, le chercheur et analyste politique Abdesattar Chelihi a déclaré que les événements du 9 avril 1938 illustrent le développement de la conscience politique tunisienne, notamment dans les grandes villes comme la capitale. Selon lui, la stratégie des leaders du mouvement national reposait sur un contact direct avec les citoyens.
Il a expliqué que des dirigeants comme Ali Belhouane avaient opté pour un type de communication simple et fluide avec les Tunisiens pour les sensibiliser à leurs droits et à leur cause.
La mobilisation des Tunisiens au cours de la grande marche conduite par Ali Belhouane, de Halfaouine jusqu’à la Résidence générale française (actuelle ambassade de France à Tunis), témoigne, en effet, du lien étroit entre les leaders nationalistes et le peuple.
Le chercheur a, également, fait observer que la série d’arrestations qui a suivi les événements du 9 avril et la mort de plus de 20 martyrs, en plus des dizaines de blessés recensés, ont fait émerger une nouvelle conscience et un désir collectif d’indépendance.
L’indépendance devient, ainsi, la résultante d’une prise de conscience progressive et collective du droit tunisien ainsi que de la rencontre entre une élite formée en France dans les années 1920 et des mouvements spontanés de citoyens ayant choisi de défendre la patrie.
Les significations et les enseignements de cette date phare dans l’histoire du pays, doivent aujourd’hui être mis en valeur à travers des œuvres artistiques, des monuments et des sculptures honorant les martyrs, afin que leur mémoire ne se limite pas à des noms de rues, et pour transmettre aux générations futures les valeurs de sacrifice et de lutte pour la liberté, a-t-il recommandé.




