Mark Lee Hunter : La recherche de la vérité aide à asseoir la démocratie

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Mark Lee Hunter, journaliste d’investigation américain, voit dans les journalistes d’investigation “des êtres sincères dans leur foi et dans leur désir de réformer leurs sociétés”.

Cet enseignant d’enquête et de reportage à l’Univerité Paris II, professeur adjoint à l’INSEAD (centre social européen de l’innovation) est l’auteur d’un manuel, largement distribué au niveau des universités de journalisme dans le monde et cofondateur du site dédié à l’enquête basée sur l’hypothèse (www.storybasedinquiry.com).

Il a affirmé, dans une interview accordée à l’agence TAP, être le témoin et l’accompagnateur de l’émergence d’une “extraordinaire” génération de journalistes arabes d’investigation, qui cherchent “à dévoiler la vérité au grand public” et qui veulent diffuser “des informations cohérentes, confirmées et complètes”.

TAP : Tout d’abord, qu’est ce que vous pensez de l’attribution du prix Nobel de la Paix 2015 au Quartet du Dialogue National en Tunisie ?

MLH : C’est extraordinaire. La Tunisie et le peuple tunisien méritent ce prix. Personnellement, c’est l’un des plus grands privilèges de ma vie de connaitre les Tunisiens après la révolution de 2011 et de voir comment ce peuple a réussi à changer la réalité et à surmonter ses crises en rejetant la violence.

Certes, le processus de transition démocratique est long et le chemin n’est pas facile, mais c’était extraordinaire de voir l’armée tunisienne se ranger aux côtés du peuple et ne pas intervenir pour prendre le contrôle du pays.

TAP : Comment, d’après vous, le journalisme d’investigation peut aider à établir et à consolider les démocraties naissantes et encore fragiles dans le monde arabe?

MLH: De plusieurs manières, le journalisme d’investigation est basé sur la recherche et l’exploration des faits. Donc, ce genre de journalisme peut aider à faire un diagnostic de la situation, à en faire l’évaluation et après à procéder à la réforme.

Pour établir la démocratie, il faut la bâtir sur des bases solides et non sur les mensonges et les illusions. Si les démocraties sont fondées sur des illusions, elles font faillite. C’est la recherche de la vérité et l’effort de la comprendre pour améliorer les choses qui constitue la tâche à partager et l’objectif commun que ciblent les journalistes d’investigation et les forces de réformes dans un pays.

Car, les grandes réformes aussi spirituelles qu’elles soient, ont toujours commencé par des réalités. L’investigation n’est pas une religion, mais c’est quelque chose qui enrichit la vie de tous ceux qui veulent travailler sur la base de réalités et je pense que toute autre approche est vouée à l’échec.

TAP : Avec tout ce qui se passe actuellement dans la région arabe, l’accès à l’information serait-t-il plus facile ou encore plus difficile pour les journalistes en général et les journalistes d’investigation en particulier?

MLH : C’est très différent d’un pays à l’autre. En Tunisie vous avez déjà une loi sur l’accès à l’information. Même si certains pensent qu’elle n’est pas effective, dans le domaine de la liberté d’information, les lois ne sont jamais aussi bonnes qu’on le croit, ni aussi mauvaises qu’on le prétend.

Toute l’astuce est d’utiliser ces lois et de les découvrir dans la pratique. Il faut que le journaliste soit au courant des lois en vigueur et aille à la rencontre des autorités chargées de leur exécution et pourquoi pas les aider à les appliquer. Ces autorités ne savent, peut être pas que la situation a changé et que leur travail repose, désormais, sur la facilitation de l’accès à l’information et non sur le blocage de cet accès.

Par exemple aux Etats-Unis le processus a été très long, c’est seulement en 1968, que la première loi sur la liberté d’accès à l’informationa été promulguée. Pour résumer, il ne suffit pas d’avoir une loi, mais il faut aider à son application et déployer des efforts pour qu’elle soit effective.

TAP : Beaucoup disent que l’investigation, de par ses exigences, n’est pas toujours compatible avec le travail des agenciers. Qu’est ce que vous en pensez ?

MLH : Ce n’est pas vrai. L’une des exigences de ce genre de journalisme est la précision, la patience et l’utilité. Et tout commence, encore une fois par les faits réels. C’est vrai que ça prend du temps, mais les agenciers peuvent détecter des sujets d’investigation et lancer des enquêtes à partir des actualités qu’ils couvrent et du “schéma des faits qui se répètent”.

TAP : Vous avez une expérience avec le réseau arabe de journalistes reporters (ARIJ). Comment évaluez-vous cette expérience ?

MLH: ARIJ a joué un rôle absolument fondamental dans mon développement personnel et je crois que c’est réciproque. C’est ARIJ qui m’a sollicité pour l’élaboration du manuel “l’enquête basée sur l’hypothèse” ou “Story based enquiery”, un manuel devenu une référence dans de nombreuses universités de journalisme dans le monde. C’est une méthode cohérente qui aide aujourd’hui les journalistes d’investigation à mener à bien leurs travaux d’enquête.

TAP : Que pensez-vous du potentiel de journalisme d’investigation dans la région arabe ?

MLH : A travers le réseau “ARIJ”, je suis devenu, en quelque sorte, témoin de l’émergence d’une extraordinaire génération de jeunes journalistes arabes, dont beaucoup sont, à la fois, très sincères dans leur foi et très sincères dans le désir de réforme de leurs sociétés. Je trouve que c’est génial de participer à ce mouvement et d’y être à la fois témoin et accompagnateur.

Je vois aussi, que ce mouvement de développement du journalisme d’investigation a été accompagné par une tendance au changement et à la modernisation au sein des universités arabes de journalisme. Encore une fois la Tunisie a été à l’avant-garde dans ce domaine en introduisant un master de journalisme d’investigation à l’IPSI (Institut de Presse et des Sciences de l’Information).